Journal N° 2419 du 24-07-2007
Directeur de publication: Pius N. NJAWE
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Politique

MUNICIPALES - LEGISLATIVES: Vers le parti unique

Le cameroun en Flammes



La nuit du dimanche 22 au lundi 23 juillet a été particulièrement chaude dans le chef-lieu du département de la Meme. Le dépouillement des votes s’est déroulé dans la quasi-totalité des bureaux (98) à l’aide des lampes tempêtes (seul le quartier administratif était électrifié), dans un climat de tension et de méfiance. Intolérants dans l’ensemble, les militants et sympathisants des formations politiques en compétition en sont venus aux mains dans divers quartiers. A Fiango, zone la plus dangereuse de la ville (Kumba 2e), réputée fief du Social democratic front (Sdf), l’on a enregistré une violence inouïe : affrontement entre les forces de l’ordre et la population, près de quinze urnes en acheminement à la sous-préfecture cassées ou brûlées, plusieurs procès verbaux déchirés. Des actes similaires ont aussi été enregistrés nuitamment à Anglican (Kumba 1er), Three corner et Haoussas quarter (Kumba 2e) et Mambanda (Kumba 3e)
Pour des cadres du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc), les auteurs de ces actes barbares sont des militants et sympathisants du Sdf. “ Nos frères et amis du Sdf ne comprennent pas que leur formation politique puisse perdre objectivement, dans certains bureaux de vote de Fiango qui est leur base. Nous avons travaillé en sourdine pour préparer notre victoire, pendant qu’ils préparaient la violence observée ”, pense Gérald Otang, chargé de missions du parti au pouvoir à Kumba. Me Etienne Zemenjouh Nguenguim, candidat du Rdpc aux municipales à Kumba 3e, va plus loin : “ Le Sdf a toujours procédé ainsi. Quand ils gagnent, il n’y a pas de problème. Mais, quand ils perdent, ils accusent des fraudes imaginaires et occasionnent le désordre. ” Bien que ne niant pas leur coup de force, nombre de jeunes insurgés, se réclamant du Sdf, expliquent leurs actes par “ la sécurisation des votes et la réaction face aux manigances de l’administration. ”

La commission de supervision à pied d’œuvre
A cause de ces violences, certains quartiers de Kumba sont restés, jusqu’à hier, lundi 23 juillet, bouclés par les forces de l’ordre. Ces actes barbares ont aussi retardé le travail de la commission de supervision des élections. Cette dernière n’a véritablement entamé sa tâche que dans la matinée d’hier. Au grand dam des milliers de personnes s’étant ruées la veille, d’abord à la sous-préfecture de Kumba pour le dépôt des procès verbaux, ensuite devant certains locaux situés non loin de la préfecture de la Meme, pour suivre de près le travail de la commission et avoir une idée des tendances. “ Nous attendons ce que va dire la commission. Il y a eu trop de fraudes ici à Kumba ”, lance Elisus Asah Agbor, candidat de l’alliance nationale pour la démocratie et le progrès (Andp) aux législatives à Kumba Centre urbain. Propos partagés par Takougang, candidat de l’Union démocratique du Cameroun (Udc).
Au moment où nous allions sous presses, la commission de supervision des élections avait déjà achevé avec les municipales à Kumba 1er. Ici, le Rdpc serait arrivé en tête avec 53,8 % des suffrages exprimés (2766 voix). Il serait suivi du Sdf avec 38,9 % (1999 voix), de l’Andp avec 3,8% (194 voix) et de l’Undp avec 3,1% (158 voix). Pour cette commune de Kumba 1er, le taux de participation serait seulement de 23,5%. Kumba 2e et Kumba 3e étaient en cours de dépouillement. Mais, à en croire deux membres de la commission joints au téléphone, le Rdpc était en passe de l’emporter à Kumba 3e et était au coude à coude avec le Sdf à Kumba 2e.
En soirée d’hier, la commission ne s’était pas encore penchée sur le cas des législatives dans la Meme. Elle attendait, à en croire nos sources, les procès verbaux de Kowny (99 bureaux de votes) et Mbonge (154 bureaux de votes), deux localités du département de la Meme.
Honoré FOIMOUKOM
Envoyé spécial à Kumba


Le leader du Sdf à Kumba libéré

Asapngu Ferdinand Nkiaka, cadre du Sdf et candidat aux municipales à Kumba 2e, accusé d’avoir transporté des armes dans son véhicule (voir Le Messager n°2418 du lundi 23 juillet) et détenu depuis la nuit du dimanche 22 juillet dans les locaux de la police, a été libéré vers 19 heures 30 minutes dans la soirée d’hier, lundi 23 juillet.
Joint au téléphone par le reporter du quotidien Le Messager, il raconte : “ ils viennent de me libérer. Je ne sais pas pourquoi ils m’ont arrêté. Ils m’accusent d’avoir transporté des armes dans mon véhicule ; ce qui n’est pas vrai. Si armes il y en a, ce que c’est ceux mêmes qui m’accusent qui les ont mis dans mon véhicule pour me discréditer. J’ai été interpellé sur ordre du préfet de la Meme, tard dans la nuit. On m’a amené dans son bureau. Vers minuit, je lui ai dit que je voulais rentrer chez moi. Il m’a dit que le gouverneur du Sud-Ouest, Louis Eyeya Zanga, a demandé que je sois mis aux arrêts. ”
Au moment où nous allions sous presses dans la soirée d’hier, une autre source, proche de l’administration, nous a fait savoir qu’un autre cadre du Sdf, candidat aux municipales à Kumba 3e, serait aussi recherché par les forces de l’ordre. Il lui serait reproché d’être un des artisans des violences de l’après scrutin dimanche 22 juillet à Kumba.

Malgré la vive résistance populaire, Charles Mbella Moki, maire sortant, remporte l’élection pour la commune rurale de Buea.
Le Rdpc reconduit à la mairie de Buea


Rdpc : 55,5 % de votes ; Sdf 39,4% ; Afp : 4% et Upc : 1% des suffrages exprimés. Hier, le président de la commission de recensement des votes pour le compte de l’élection municipale de la commune rurale de Buea a livré les résultats du vote. La liste de Charles Mbella Moki, tête de liste Rdpc, sort victorieuse de cette mairie. Quant aux législatives, il faut attendre les résultats des votes dans les autres circonscriptions du département du Fako, notamment à Limbe.
Le calme après la tempête. Ainsi peut se résumer la situation hier à Buea. Au lendemain de la vive colère des populations ayant pris d’assaut la sous-préfecture et brûlé les procès verbaux de plusieurs bureaux de vote. Manifestations cassées par les forces de l’ordre. Avec des blessés graves enregistrés et conduit à l’annexe de l’hôpital provincial de Buea. Dans la vaste cour de la sous-préfecture, les cendres des quatre foyers ayant servi à incendier les urnes et procès verbaux dans la nuit de dimanche à lundi sont encore visibles. Tout comme des boîtes de gaz lacrymogène lancés par les équipes anti-émeutes déployées sur les lieux. Ici et là, on peut apercevoir des chapeaux, sandales, foulards ou mouchoirs abandonnés par les manifestants dans leur fuite désordonnée.

Rivalités ethniques
Au marché Bokwaongo, c’est la détresse pour les commerçants originaires de la province du Nord-Ouest. Des comptoirs ont été détruits. Des kiosques aussi. On aperçoit des tôles froissées. Et des planches avec des clous en l’air. “ Je ne sais pas qui a fait cela mais une chose est sûre : seules les boutiques des ressortissants du Nord-Ouest sont détruites. C’est cela qui m’inquiète ” avoue une tenancière de call-box. Son kiosque a été pulvérisé. Ce matin, elle reçoit ses clients en plein air. “ Ce sont des faits graves que vous me révélez là. Je n’en étais pas encore informé car depuis une semaine je suis absorbé par les élections. Mais je vais m’en occuper ” promet Yves Bertrand Awounfack, le sous-préfet de Buea. Qui ne parvient pas à réprimer l’envie de revenir sur le scrutin de dimanche : “ Je tiens à préciser que tout s’est bien passé. Finalement, je peux affirmer que seuls trois urnes et procès verbaux ont été brûlés. Mais conformément à la loi, on a fait recours aux procès verbaux apportés par les membres de l’Onel. Donc les résultats seront fiables ” martèle le jeune sous-préfet, debout dans une salle exiguë de la sous-préfecture.
Le Rassemblement démocratique du peuple camerounais (Rdpc) n’a pas attendu la proclamation des résultats pour célébrer sa “ victoire ”. Dès le matin de lundi, le siège du Rdpc est en fête. Accolades, embrassades, klaxons, youyous. On célèbre la victoire avant la déclaration officielle des résultats. “ Dans les urnes, on gagne, par la force on gagne ” scandent une vingtaine de militants. Deux téléphones portables vissés à l’oreille, le maire sortant (et peut-être bientôt reconduit) Charles Mbella Moki, assis dans son bureau, n’en finit pas de recevoir des félicitations. Mais il se refuse à toute déclaration officielle. Cette célébration anticipée exaspère jusqu’au sous-préfet : “ Ils auraient pu attendre les résultats finaux pour jubiler ” souligne-t-il. Avant de tempérer : “ Un parti politique organisé sait déjà, après les dépouillements, à peu de choses près quel sera son score ”.
En dehors du Rdpc, les autres partis politiques sont groggy. Aucune trace des militants et même des candidats de l’Union des populations du Cameroun dans les rues ou devant la sous-préfecture. Le siège de l’Alliance des Forces progressistes (Afp), situé au quartier Bokwaongo était désert. Tout comme celui du Sdf situé non loin du carrefour “ Coquette ”. Il faut se rendre dans le cabinet de l’avocat Emmanuel Junior Eta-Besong, candidat de ce parti pour les législatives pour y trouver quelques militants. Les mines sont renfrognées. Les visages fermés. Mais les langues crachent vite des récriminations. John Mokake Endeley, candidat à la mairie ne mâche pas ses mots : “ C’est une honte pour notre pays. Il y a eu des irrégularités intolérables pour un scrutin. Les populations sont sorties pour crier leur colère. La police a riposté. Juste pour que le Rdpc gagne. Ces blessures profondes infligées au peuple finiront par le pousser à la révolte ”. Il promet, sans grande conviction, de poursuivre la contestation devant les tribunaux.
Yves Djambong
à Buea



Quitte ou double
Pour la première fois, Paul Biya s’exprime, de manière sibylline, sur l’après-2011.
Le Prince, l’avenir et l’immédiat


Les élections législatives et municipales couplées qui viennent de se tenir au Cameroun pouvaient-elles échapper aux enjeux nationaux du moment ? Inévitablement, le débat passionné pour ou contre la modification de la constitution a pris le pas sur les questions de proximité finalement très peu évoquées par les candidats. L’opposition a battu campagne, demandant aux électeurs de ne pas donner au président Biya les moyens de s’éterniser au pouvoir. Elle répondait ainsi au Rdpc, le parti au pouvoir, qui a placé le président au centre de sa campagne électorale. Paul Biya a pourtant été reconduit à la tête du pays il y a trois ans seulement, lors de la présidentielle d’octobre 2004 qui lui a octroyé un nouveau mandat de 7 ans ; le second septennat, et donc aussi le dernier, au vu de l’article 6 de la constitution qui limite à deux, le nombre de mandats d’un président à la tête de l’Etat. Seulement, depuis la proclamation des résultats de la présidentielle de 2004, des voix se font entendre dans le camp présidentiel, pour souhaiter la modification de la constitution et donner la possibilité au Prince de solliciter un nouveau mandat. Perspective d’emblée rejetée par l’opposition ; et pas seulement elle.
Jusqu’ici, le Prince dont la parole est particulièrement rare, n’avait pas eu la possibilité de s’exprimer publiquement sur le sujet. Dimanche, au sortir de son bureau de vote, il a été rattrapé par le débat, sous la forme d’une question sibylline posée par un journaliste, Charles Ndongo, qui connaît bien l’homme, maîtrise le sujet et manie à merveille l’art de la subtilité. “ Monsieur le Président, beaucoup de choses ont été dites, voire suggérées autour de l’enjeu de ce double scrutin. Qu’est-ce que vous en attendez, vous-même ? ”, lui a notamment demandé le journaliste. Allusion manifestement à une opinion ambiante qui prête au Rdpc l’ambition de se donner une majorité confortable dans la prochaine Assemblée nationale, afin de pouvoir, en 2008, modifier la constitution, pour mettre fin à la limitation des mandats présidentiels, dont la durée serait ramenée de 7 à 5 ans. De la sorte, l’élection présidentielle serait anticipée en 2009 et Paul Biya pourrait s’octroyer un nouveau mandat de 5 ans, jusqu’en 2014, l’année de ses 81 ans !
La réponse du Prince, tout aussi sibylline, est pour le moins surprenante : “ (…) je veux que les Camerounais aient pleinement conscience que nous sommes entrés dans un processus démocratique durable. Et que maintenant et à l’avenir, les dirigeants seront toujours choisis suivant le même processus. Ce que j’attends dans l’immédiat, c’est des majorités confortables, qui puissent me permettre de continuer à bâtir et à moderniser le pays ”. On peut constater que le Prince distingue deux situations différentes : une qui relève de “ l’immédiat ” et l’autre qui appartient à “ l’avenir ”. Il prend surtout la peine de s’inclure dans “ l’immédiat ” et ne parle de “ l’avenir ” que de manière globale et impersonnelle. Faut-il en déduire que le Prince s’exclut de “ l’avenir ” ? Surtout, lorsque le président – qui confiait à Yves Mourousi qu’il souhaite qu’on garde de lui l’image d’un homme qui a apporté la démocratie au Cameroun –, invite les Camerounais à prendre conscience que “ nous sommes entrés dans un processus démocratique durable ”, faudrait-il y lire une indication qu’il est arrivé au bout de la mission qu’il s’était assignée ? Une indication d’ailleurs assortie d’un avertissement à ceux qui spéculent sur la succession : les prochains dirigeants du Cameroun ne seront pas désignés par un homme, ils seront démocratiquement élus par le peuple.
Bien d’éléments militent aujourd’hui pour que le Prince raisonne ainsi et ne s’aventure pas à se représenter au terme de son mandat : son âge vénérable, 74 ans – 78 en 2011 – qui invite à une retraite bien méritée. L’usure du pouvoir après une longue et riche carrière administrative et politique. Le contexte international, favorable au renouvellement des élites dirigeantes et hostile à la manipulation des lois fondamentales pour des pouvoirs éternels. Et surtout, une procédure périlleuse de modification de la constitution, un tel projet de révision ne pouvant être reçu - sauf coup de force - , étant donné qu’au vu de l’article 64 de la constitution, il porte manifestement atteinte “ aux principes démocratiques qui régissent la République ”.
Alors, le Prince a-t-il déjà fait son choix pour l’après-2011 ? On devrait s’attendre à ce qu’il n’en dise pas davantage et qu’il fasse durer le suspense le plus longtemps possible. D’abord, pour ne pas avoir à se contredire, si jamais il venait à changer d’avis plus tard. Ensuite, parce que le sujet est particulièrement délicat. Il faut bien qu’il reste le seul maître à bord, ne serait-ce que pour garder toute son autorité sur son équipe et éviter que son camp ne se disloque dans une guerre de succession qui pourrait être impitoyable.
Ambroise EBONDA
 

Par Honoré FOIMOUKOM, Yves Djambong, et Ambroise EBONDA
Le 24-07-2007

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